L’expérience de la thèse :  entre initiation et décantation

 

Mohammed Melyani

Maître de conférences

Université de Picardie-Jules Verne. CURSEP

 

Résumé : La réalisation, la rédaction et le vécu d’un travail de thèse, procèdent-elles de l’autoformation, de l’accompagnement ou/et de l’initiation? Des entretiens menés, en France, auprès de doctorants (principalement en sciences de l’éducation) semblent se dégager les grands principes d’action caractéristiques de la situation d’autoformation, d’accompagnement, d’acquisition et de production de savoirs :

1- Rupture / Distanciation. 

4- Autonomie / Hétéronomie

2- Initiation / Rites de passage.

5- Temporalité / Décantation

3- Direction / Autodirection.

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       Ce ne sont peut-être pas les seules « phases » de « construction/déconstruction/production » des savoirs, mais elles présentent des pistes intéressantes, voire un guide méthodologique et de réflexion dans le suivi des doctorants et dans le « cheminement complexe » (non linéaire) des personnes en thèse.

 

Mots-clés :  Méthode de travail. Autoformation. Accompagnement. Autonomie. Complexité. Construction des savoirs. Enseignement supérieur. Etudiant. Supérieur troisième cycle.

 

En France, les études doctorales comprennent la préparation au Diplôme d’Études Approfondies (DEA) et la préparation au diplôme de Doctorat. Elles constituent une transition et une rupture radicales avec l’enseignement universitaire de 1er et 2e cycles, tant par les méthodes de travail, la logique de formation, que par le degré d’autonomie et de liberté laissé aux étudiants, degré qui donne l’impression qu’ils sont « livrés à eux-mêmes ».

Pour beaucoup d’étudiants (adultes), s’engager dans une thèse constitue une expérience de vie marquée par la crise, la transition, la rupture et le changement. Beaucoup d’étudiants très à l’aise jusque-là dans des enseignements dont ils tirent un éclairage pour eux important, se heurtent maintenant à une logique de formation assez radicalement différente, qui les déroute beaucoup. Le nombre de mémoires ou de thèses jamais achevés, le gâchis social et universitaire qui en découle, serait, à eux seuls, des raisons largement suffisantes pour s’interroger sur l’accompagnement et le suivi des études doctorales d’une part, et sur les stratégies de formation à/et par la recherche par l’autoformation d’autre part.[1]

Une des grandes implications de la thèse est sans doute le changement majeur qu’elle commande dans la vie d’une personne. Le chemin du doctorat semble bien typique de « complexité » et d’incertitudes ponctuelles à réduire, marqué par le paradigme de l’autoformation. Ce paradigme, chez le doctorant, se définit autour d’un processus complexe d’acquisition/reproduction d’autonomie (de recherche), d'une heuristique d’apprentissage permanent ( par des périodes de ruptures et de transition), et de mise en forme de soi, par une prise de conscience de l’action conjuguée de soi, du directeur, des Autres[2] et des choses.

 

I- LES PRINCIPAUX REPERES DE LA RECHERCHE[3].

 

1.   La population visée par la recherche : des doctorants en Sciences de l’éducation.

En prenant pour objet d’étude une population de doctorants, nous avons tenté de rendre compte des conditions et des possibilités de ces trajectoires et expériences « rares » et « solitaires » et de la genèse de leurs dispositions cultivées, en d’autres termes, de la « vocation » de recherche, de construction d’objets et de reproduction de savoirs comme processus d’autoformation (par voie isolée, solitaire et semi-instituée), et une quête d’une compréhension de « notre propre » expérience[4].

 

Le choix de ce terrain d’enquête limite l’objet initial à ceux qui sont à un stade de « maturité intellectuelle », de rupture avec « un système et une logique scolaire », tout en restant dedans, et qui seraient autonomes, tout en restant « dépendants » (d’un directeur de thèse, d’autres accompagnateurs, d’un laboratoire, d’une université...). Un travail de recherche a été entrepris sur une petite échelle, afin d’explorer l’hypothèse de l’autoformation et la quête d’une compréhension chez les doctorants de manière approfondie : il s’agit de comprendre le processus de construction des savoirs, en fonction de la manière dont la signification naît d’un travail dirigé, organisé et autonome, où « les principes de l’objet et les catégories du sujet s’entre-répondent sans reste ni frottement de telle sorte qu’est définie comme indécidable la question de savoir si nous imposons de manière unilatérale nos propres catégories au réel, ou bien si, au contraire, nous traduisons par nos lois les principes constitutifs de ce réel »[5].

L’étude, centrée sur des sujets (Français et étrangers) préparant un doctorat en Sciences de l’éducation en France (ce qui a exclu, de ce fait, les doctorants des autres disciplines), a été menée par l’intermédiaire d’entretiens approfondis et d’un questionnaire ouvert sur un petit échantillon[6] de 17 doctorants (14 de nationalité française et 3 de nationalités étrangères : italienne, grecque et jordanienne), 10 femmes et 7 hommes, âgés de 24 à 56 ans. 3 de ces doctorants sont des jeunes étudiants qui n’ont jamais exercé une activité professionnelle, et 14 sont des « adultes », c’est-à-dire des personnes qui, après leur formation initiale ont exercé un métier éducatif ( enseignant(e) (primaire, collège et lycée), documentaliste(s), conseiller(e) de formation, conseiller(e) pédagogique, formateur (ou formatrice) d’adultes,) pendant plusieurs années et se sont ensuite remises à des études doctorales (supérieures) en sciences de l’éducation. Leur démarche n’est pas contrainte ; ils s’approprient des connaissances par les méthodes qu’ils préfèrent, en fonction du projet « personnel » et initial (la thèse) et de sa nature. Les doctorants semblent appartenir à cette catégorie d’adultes qui sont acteurs de leur formation, c’est-à-dire qui se forment et qui le font seuls, en poursuivant leur chemin dans une certaine solitude, parfois confortable, parfois douloureuse. A première vue, les acteurs doctorants organisent leurs projets d’études et de recherche à la fois en autonomie, avec l’aide d’un directeur (qui a une fonction d’accompagnateur, voire « d’initiateur »), et par la mise en place d’un réseau d’échanges (échanges avec des chercheurs, des autres doctorants,...).

Cette enquête s’est aussi appuyée également sur une analyse approfondie d’un travail de doctorat[7] dont l’un des objets de recherche (notamment dans le volume 1) est le cheminement propre de la thèse, présentant ainsi une expérience et un témoignage riche pour notre étude.    

Au moment de la passation de l’enquête et de collecte des données, notre échantillon de 17 doctorants était à des étapes différentes de leurs parcours : 5 doctorants débutaient la thèse (1ère et début de la 2éme année de la thèse) ; 8 d’entre eux étaient au milieu du parcours (2ème et début de la 3ème année) ; et 4 à la fin de la thèse (3ème ,4ème  et 5ème année), une d’entre eux allait la soutenir au moment de l’enquête. La nature de cette distribution « temporelle », les caractéristiques de la population, et les témoignages des doctorants concernant la construction des données de la recherche selon les différentes phases de la thèse, nous ont aidé à construire une grille de lecture (méthodologique) de ce parcours en 6 points (ou étapes) que nous allons tenter de développer au cours de ce travail :

 

 

2. L’objet et les hypothèses de la recherche.

Le premier objectif de cette étude est d’établir s’il existe des manières d’aborder le travail de thèse qui soient spécifiques au contexte ontologique de la recherche et de l’autoformation. Notre étude entend développer une analyse des « mécanismes socio-cognitifs » de construction/production de savoirs, et de la perception de l’activité et du travail de recherche dans le cadre de l’élaboration d’une thèse. Cette analyse se centre sur le caractère de la constitution des données de recherche, de mesures et méthodes employées par les doctorants, d’ontologie et épistémologie de la thèse, d’organisation et d’auto-organisation de la connaissance, de subjectivité et d’objectivité, d’autonomie et d’engagement.

Dans un second temps, nous analyserons comment les sujets (ou doctorants) que nous avons interrogés construisent des stratégies de recherche, en se plaçant bien dans un « contexte » de quête de sens et de compréhension, qui leur « rappellent où ils sont, où ils ont été et où il se pourrait qu’ils veuillent aller »[8]. Les témoignages des doctorants soulignent que l’action de comprendre doit être définie comme l’activité ontologique du jeune-chercheur, constituant une entrée en thèse librement voulue et décidée. La thèse comme cheminement et quête d’une compréhension de « notre » propre expérience, est vécue comme un « rite de passage », un parcours initiatique, voire comme une cérémonie qui fait accéder un individu à un nouveau groupe d’appartenance, défini par le partage commun d'un savoir[9].

On s’intéressera aux activités ou tâches mises en œuvre par les doctorants dans l’élaboration de la thèse. Il s’agit d’activités telles : questionner, chercher, comprendre, acquérir et produire, qui font partie de l’essence du choix libre et sans contrainte de faire la thèse. Le domaine de ces activités s’inscrit « traditionnellement » dans la définition de l’essence de l’être humain[10]. Elles sont des manifestations au préalable du futur (ou chercheur), et des prédispositions au « courage » et à l’endurance[11] nécessaires, pour faire une thèse. Les concepts d’autonomie, de complexité de la recherche ainsi que l’acte de comprendre, constituent des thèmes majeurs chez les doctorants ; ils désignent cette capacité que possède le doctorant à se développer par les diverses expériences de sa thèse, la multiplicité des formes d’accompagnement et la diversité des engagements selon le type de sujet, et d’en arriver à produire un « travail » de manière émancipatrice et libératrice.

 

Il s’agit globalement, d’étudier la manière dont les doctorants acquièrent et produisent le savoir, mettent en œuvre les questions légitimes et les problèmes intéressants à poser (voire « une nouvelle conception du savoir »), grâce à une multiplicité d’accompagnement, et à une « prise de conscience autonome» qui, le cas échéant, se décrit sur un mode non seulement intellectuel, mais éthique.

L’hypothèse du projet de thèse comme une possibilité de rationaliser les contenus, et le processus construction/production des savoirs chez les doctorants comme structure objective produite par les expériences « autoformantes » vécues, s’appuie sur un sujet libre en quête de compréhension (option philosophique/herméneutique), autonome et désirant (option psychologique/subjectivante), inclus dans un champ socio-historique et des valeurs (option social).

 

3. Une méthode spécifique.

La méthodologie choisie est donc, avant tout, qualitative. Pour avoir accès aux méthodes et conditions de travail de thèse, aux stratégies d’apprentissage de la recherche, aux conceptions et aux représentations des doctorants, nous avons utilisé l’observation (nous faisons partie de deux équipes de recherche et d’accueil doctoral « CURSEP[12]-Amiens et ParisX[13] », depuis huit ans, ce qui nous a permis de suivre et d’observer les processus interne et externe d’élaboration de la thèse), une méthodologie d’entretiens ouverts (l’ensemble des entretiens a été enregistré et transcrit en vue d’une analyse des témoignages et des pratiques de doctorants) et un questionnaire ouvert comportant une seule question dont l’objectif est de nous permettre une classification des contextes de recherche, d’apprentissage et de production de savoirs.  

Les données établies à partir des « observations», des questionnaires et des entretiens, s’inscrivent dans une approche transversale, qui essaie de comprendre le vécu des doctorants et les manières d’aborder ce vécu dans un contexte herméneutique d’autoformation, par la mise en œuvre d’une triple écoute-action scientifique (à la fois clinique et systémique-écologique), philosophique (conjonction des multiples interpellations philosophiques, occidentales et non-occidentales, s’exprimant à propos du jeu de l’Homme et du jeu du Monde), poétique enfin (par l’écoute et la création du surgissement, de l’événement, du sentiment d’être relié à une totalité englobante et du retentissement en soi de la création permanente du Monde)[14]. Il s’agit d’un partage « complémentaire » entre deux versants, sous le couvert de deux vigilances, rigueur scientifique d’une part et « sensibilité poétique » de l’autre. Le travail de recherche peut se définir comme une « approche » permettant une recomposition, une restructuration des données empiriques, de commentaires philosophiques et poétiques, d’éléments tirés des ouvrages de sciences humaines et sociales, s’insérant alors comme un éclairage en extériorité, comme une approche multi-référentielle, capable de justifier l’intérêt porté à l’utilisation des stratégies « d’autoformation », de construction de savoirs et des expériences d’apprentissage vécues et « auto-organisées » chez les doctorants. Le travail de thèse montre que les choses changent, leur contenu (de vérité) et scientifique est affecté par le processus subjectivité/objectivité, linéaire/onduleux ; on ne peut pas soutenir que la thèse est un travail linéaire sans complexité, qui reste le même absolument : il s’enrichit, il se complexifie. Cette complexité se présente comme un tissu d’événements, actions, interactions, rétroactions, détermination, aléas,...d’où la nécessité, pour le doctorant (et pour la connaissance), de mettre de « l’ordre » dans les phénomènes étudiés.

 

Cet « ordre » porte le nom anodin de «compréhension »: la compréhension ne peut jamais s’enclencher sans se situer d’emblée dans un horizon qui n’est pas produit par elle . La compréhension n’est pas un processus immanent. Elle demeure tributaire de quelque chose qui est toujours déjà là, et qui oriente notre réflexion [15].

 

4.   Les principaux résultats.

       L’analyse croisée des observations, des entretiens et des questionnaires ouverts a permis d’identifier un schéma global des « mécanismes socio-cognitifs » de construction de la thèse et du cheminement du jeune chercheur,  que nous avons ramené aux points suivants :

 

1. L’entrée en thèse est vécue comme une rupture, parfois confortable mais souvent douloureuse, qui s’inscrit dans un cheminement initiatique qui génère un « nouvel Être ». A partir de la tension entre rupture et initiation se développe un processus autoformateur.

2. Le développement chez les doctorants d’un processus d’acquisition et de production d’autonomie, s’effectue dans trois champs différents qui résultent du va et vient entre deux pôles : la direction (les diverses formes d’accompagnement) et l’auto-direction (les diverses formes de travail sur soi) :

 

n    Le champ des formes multiples d’accompagnement, d’échanges et d’engagement.

n    Le champ de l’organisation de la connaissance qui s’élabore sur le mode heuristique et dans la tension entre organisation et auto-organisation.

n    La distance épistémique : les doctorants cherchent et trouvent peu à peu leur positionnement articulant subjectivité et objectivité.

 

3. La recherche a permis de proposer une grille de lecture de la thèse en six phases[16].

      

II- LE TRAVAIL DE LA THÈSE ENTRE RUPTURE, INTIATION ET AUTOFORMATION.

 

1. Rupture et distance.

 « Entrer » en thèse appelle une véritable rupture, car c’est entrer dans une nouvelle rationalité, dans un itinéraire d’ordre historique au sens où il se réfère à la mise en séquence des phases de la recherche, s’inscrivant dans une ontologie de changement et dans un nouveau champ de formativité comme en témoigne cet instituteur doctorant (J.) : « C’est un drôle de remaniement déjà, au niveau cognitif, au plus profond de soi-même ». Il souligne que la thèse ce n’est pas seulement une rupture, mais «  tout un déchirement par rapport à des gens, que, là-aussi, j’ai mal vécu. Ce n’est plus de l’ordre institutionnel, c’est de l’ordre amical. Avec des amis, je n’avais plus rien à leur dire, c’étaient des gens que j’aimais beaucoup et, en même temps, quand je vais les voir, - ce n’est pas un jugement de valeur, c’est un jugement de réalité-, je me dis, mais  mince, on n’a plus rien en commun... J’ai eu l’impression qu’il y a eu un très grand déchirement, parce que j’ai évolué. Au départ, je ne me suis pas vu évoluer, ils ne m’ont pas vu évoluer. ». Tout se passe comme si le passage à une logique de recherche, à la thèse offrait une condition très favorable à une distanciation qui donne le recul nécessaire à une « maîtrise » de son propre cheminement, permettant un déplacement véritablement ascétique, toujours très exigeant, comme le souligne un doctorant (J.) : « Je suis presque entré dans les ordres monastiques, j’ai perdu des tas d’amis... Quelque chose a été cassé (dans nos relations)... Ils sont d’excellents instituteurs. Ce sont des gens extraordinaires qui font un bon boulot, peut-être meilleur que celui que je fais, mais qui ne prennent pas de distance. ». Passer de la logique de rupture à une logique de distanciation, implique donc, comme le souligne P. : « L’idée de progresser par rapport à ce que l’on sait déjà, essayer d’avoir un éclairage différent sur une question, essayer d’appréhender quelque chose par un angle non exploité, ou exploité il y a très longtemps, pour voir s’il y a eu des modifications, des transformations, des évolutions. Il y a cet aspect, par rapport à la recherche dans la mesure où elle peut produire des connaissances et l’autre aspect, c’est par rapport à celui qui la conduit. C’est aussi une démarche qu’on réalise pour la première fois. Il y a cette dimension qui est intéressante. ». Il s’agit ici d’une libération et d’une émancipation, qui renvoie à un pragmatisme individuel.

       Les doctorants ont des dispositions à agir pour chacune des situations spécifiques vécues au cours de la thèse. Les nouveaux comportements et les transitions, ou les ponctuations, qui les articulent correspondent à des « ruptures libératrices », qui agissent sur les identités. Rupture, libération, distance et maturité par rapport à l’environnement, mais aussi rupture avec une manière spontanée d'aborder et d’expliquer le réel, cette première phase est aussi une rupture dans l’image de soi, comme le montre ce témoignage (J.)  : « Réfléchir sur soi-même, qui on est. Notamment dans la question de l’échantillon, j’ai eu des refus, donc là, je me suis posé des questions : qui sont ces gens-là ? Qu’est-ce que tu leur balances au téléphone, au niveau implicite, dans le verbal, au niveau des intonations, dans la façon de parler ? Je me suis dit, il y a un travail énorme à faire sur soi, pour tenter d’objectiver au maximum. C’est le premier point, construire l’objet de recherche, cet objet de recherche, tu vas le construire progressivement. ». Deux moments de la thèse exigent plus particulièrement une rupture : la constitution de l’objet ou phase de problématisation, et la construction définitive ou phase de rédaction[17]. La prise de conscience de l’importance de cette rupture/libération/distance, et l’utilisation autonome des « manières de faire », l’auto-organisation de l’ensemble de questions théoriques, de méthodes, de catégories et de vues, semblent donc marquer un moment incontournable pour la genèse de l’autoformation (comme force heuristique) inséparables des formes d’organisations spécifiques à la constitution des données de la recherche.

 

2.   Le cheminement initiatique comme processus d’élaboration et d’auto-organisation de la connaissance.

       Toute connaissance opère par sélection de données significatives et rejet de données non significatives : sépare (distingue ou disjoint) et unit (associe, identifie) ; hiérarchise (le principal, le secondaire) et centralise (en fonction d’un noyau de notions maîtresses)[18]. L’organisation des connaissances, l’utilisation des méthodes et outils dans l’acquisition et la constitution de données pour une thèse, ne peuvent se comprendre et se complexifier qu’à travers les « difficultés» que génère la thèse, qui renvoie aux obstacles, remise en question, ramifications. En comportant l’idée « d’organisation et d’auto-organisation », le processus de la thèse comme cheminement initiatique opère une grande mutation dans le statut ontologique du travail de la recherche. Le sujet doctorant avec ses propres finalités, ses propres déterminations, ses incertitudes,...se trouve au cœur d’un tel processus, d’un tel dispositif de la « pré-compréhension » et de l’émancipation. Contrairement à une conception classique de la science, qui constitue une vue extérieure au monde, désengagée par rapport au cours de ces événements, le sujet doctorant tente une analyse des ordres d’intelligibilité et de légitimité qui lui permet de critiquer la confusion des ordres, le triomphe d’un ordre sur tous les autres, du mythe sur la science, ou l’inverse[19]. L’intervention de l’initiation dans la constitution et l’organisation des données de la recherche, permet d’entrevoir grâce aux notions (d’autonomie, individualité, richesse de relations avec l’environnement, aptitudes à l’apprentissage, inventivité, créativité,...) comment la subjectivité humaine peut trouver ses sources, ses racines dans le monde dit « objectif ».  

 

Nous l’avons déjà souligné, la thèse est vécue comme une « initiation », un « rite de passage », non pas au sens « initiation » : le fait de mettre au courant un individu aussi bien d’une science, d’un art que d’une profession, mais l’ensemble des cérémonies par lesquelles on était admis à la connaissance de certains « mystères ». Il s’agit toujours d’un « processus destiné à réaliser psychologiquement, le passage d’un état, réputé inférieur à un état supérieur »[20]. Ce passage à l’état d’initié (doctorat par exemple) est soit institué par la cérémonie en elle-même, soit accentué par des marquages corporels, comportementals ou vestimentaires « temporaires » (vêtements : robe noire (avocat), blouse blanche (médecin) ; port d’insignes particuliers ; appartenance à un laboratoire (sciences, sciences humaines et sociales...). Surtout, l'initiation fait accéder à un savoir (supposé réel, et non pas fausse ou illusoire), corrélatif d’un « pouvoir » au sens large (notamment le pouvoir d’un être-connaissant). On comprend, dans ces conditions, comment certaines initiations se prolongeaient par l'époptie, représentation théâtrale d'un mythe et enseignement d'un secret à partir de jeux scéniques

 

L'entrée en thèse peut être aussi assimilée aux rites de passage de l'enfance à l'âge adulte. La thèse permet d'accéder à la maturité des adultes, comme le précise J. : "... Néanmoins, il y a cette quête que l'université (ou la thèse) m'a ouverte, cette recherche sur moi-même, et même, au-delà de moi-même, quelque chose qui me dépasse. ». Comme le montre A. Van Gennep[21], l’initiation est un « rite de passage » qui prend place dans tout un ensemble organisé, allant des rites de la naissance à ceux de la mort ; c’est pourquoi les cérémonies d’initiation ne peuvent se comprendre que si on les situe dans cette totalité : l’enfant, dans les initiations tribales, ne devient homme que peu à peu, il change au moins deux fois de statut, d’abord lors de son appellation (le nom qui lui est donné le fait passer de la nature à la culture), ensuite au moment de l’initiation tribale (qui l’arrache à l’éducation familiale et au groupe des femmes pour le faire accéder à celui des adultes)[22]. Le doctorant, lui  aussi, ne devient chercheur que peu à peu; le parcours de la thèse est marquée, à son entrée et à sa sortie par un accueil des initiés, accueil qui se traduit, en début de travail, par une acceptation du « directeur de thèse », donc par un changement de statut, avec une appellation (doctorant, thésard, jeune chercheur) et par une reconnaissance finale lors de la soutenance, qui lui permet d’accéder au statut des chercheurs (ou des docteurs). Cette reconnaissance finale, selon A. (doctorante, qui a fait son travail de thèse sur le cheminement de sa propre thèse), « si elle représente l’aboutissement d’un travail, n’est pas une fin..., elle n’est pas clôture, mais autorisation à. ». Un autre doctorant (P.) précise que ce parcours initiatique «(ce n’est pas seulement) l’acquisition de nouvelles procédures ou de nouvelles stratégies, que l’on fait siennes, mais aussi une connaissance de soi à travers ce parcours.». Cette connaissance de soi » permet l’accès à « l’âge adulte », ainsi qu’à une personnalité sociale complète.

Tout cela concourt aux fonctions principales de l’initiation : transformer l’individu, authentifier son statut, le socialiser, l’éduquer et le sacraliser et réaffirmer l’ordre social. Il semble que tout se passe selon les stades de l‘initiation dessinés par Arnold Van Gennep[23], qui marque le passage du doctorant d’un stade de séparation, de marge et d’agrégation.

 

a)  Dans le stade « Rites  de séparation », le doctorant est séparé du groupe des autres étudiants, des collègues..., cette séparation prend la forme d’une rupture, de renoncement à un passé, de l’entrée dans un monde de solitude, comme le souligne ce doctorant (J.) : « J’en suis venu à la recherche, cela a été tout un décollement, un déchirement par rapport à des gens.». Un autre doctorant (P.) déclare de son côté : «  Cela a été une violence, mais peut-être que je le voulais au fond.». Un autre témoignage de J. est significatif : « Avant j’étais célibataire, j’étais un papillon, là je ne butine plus. Je suis devenu solitaire. Et là, j’ai ressenti cela comme un abandon. Je ne voudrais pas aller trop loin, car cela peut rejoindre des choses que j’ai vécues dans ma petite enfance. ». Il s’agit dans les cérémonies d’initiation tribales de séparer un enfant du groupe, élevé jusqu’ici par sa mère, on le lui arrache souvent sous la forme d’un rapt violent. Il s’agit dans ces rites d’initiation de l’admission du groupe des enfants à celui des adultes.

 

b) Une période liminaire de mise en marge du groupe, qui comporte tout un ensemble de brimades. Nombre de témoignages de doctorants mettent l’accent sur « la souffrance », « la solitude », « l’angoisse », « l’abandon », « le déchirement »... Les études doctorales semblent être « une école d’endurance et de souffrances » permettant au doctorant de prouver qu’il est « plus fort » que la nature, que l’initiation lui a donné une puissance « magique » ou « mystique », capable de transcender le réel, (comme dans l’armée pour « les bleus », ou dans les universités). Parallèlement à ces moments de souffrance et d’endurance, dans cette même période de marge, il y a toute une resocialisation, comme en témoigne cette doctorante (C.) : « Il s’agit d’un processus lent et long de socialisation dans le milieu de la recherche qui s’associe à la prise de confiance en soi au fur et à mesure que sa recherche avance dans le mûrissement de la problématique. ». C’est aussi une question « d’éducation morale »[24] (contrôle de soi appris à travers la souffrance, fraternité entre les doctorants qui vivent ensemble et subissent les mêmes épreuves).

Au cours de cette période de marge, les candidats (doctorants) ont échappé à un monde sans être encore intégrés dans un autre et se trouvent donc plus particulièrement « vulnérables », dans leur souffrance, leur « solitude et sentiment d’abandon ». Le témoignage de ce doctorant est saisissant : « La solitude, sentiment d’abandon, et mon directeur, au départ, me renvoyait les choses à moi, quand je lui écrivais. Je ne me suis pas senti soutenu... j’ai ressenti cela comme un abandon. Je ne dis pas que je lui en ai voulu. Je lui ai écrit des lettres, je me suis défoulé sur lui. Il ne les a jamais reçues. Même après, j’ai gardé cette stratégie ; je lui écrivais : Monsieur Untel, rien que le fait de lui écrire, je trouvais la réponse. ». Comme dans les initiations au cours desquelles les adultes et les aînés qui dirigent les cérémonies doivent veiller sur leurs nouveaux enfants en train de renaître ; s’ils les font souffrir d’un côté, ils les protègent et les aident de l’autre ; les directeurs de thèse ont des « attitudes » proches. Ce même doctorant qui écrivait à son directeur des lettres (sans les envoyer) reconnaît plus loin : « Mon directeur m’a renvoyé ma propre parole, tout en l’orientant. Il m’a donné des pistes. Progressivement, il m’a laissé une grande liberté. Tout en sachant savoir saisir le mot, le moment propice, relancer sur une autre chose. Il m’a « abandonné » pour que je me trouve moi-même. ».

 

c- Rites d’agrégation et de réintégration (et d’appartenance) de l’individu, pourvu d’un nouveau statut social (docteur), dans le « groupe » (des chercheurs), qu’il faut réintégrer dans la société, mais cette fois avec son statut définitif d’adulte (l’obtention du doctorat peut être assimilée à une maturité intellectuelle, à un statut adulte). Les rituels de sortie (de soutenance) comprennent des rituels d’emplacement de jury, des candidats et des auditeurs-spectateurs, qui renvoient à des rituels spatiaux qui marquent la différence, des rituels de protocole d’ouverture, de remerciements, de l’ordre des prises de parole, et des rituels de dernières épreuves de « soutenance » au cours desquelles le candidat est confronté aux « flagellations » symboliques, jusqu’ici uniquement verbales, que ne manquent pas de lui adresser tous les membres du jury, dans un rôle rituel de porteur de « réquisitoire ». Comme dans les initiations tribales, l’initié est censé avoir tout oublié, il retourne au village, courbé, comme s’il ne savait avancer qu’à quatre pattes, il ne reconnaît plus ses parents, sa maison ; il faut donc lui donner de nouveau l’usage de ce qu’il a perdu. Mais le retour chez les siens, avec un statut supérieur, est aussi, pour lui et pour ceux qui l’accueillent, une fête et cette fête est marquée par les chants, des danses, des processions solennelles, de même, le doctorant, après un rituel de délibération et d’énonciation du verdict, qui marque l’accès à un statut supérieur, célèbre une fête, sous forme d’un rituel de partage de boissons et de nourriture. 

      

L’itinéraire initiatique en question est social au sens où il réfère, parmi tant d’autres, à une communauté scientifique locale spécifique de témoins experts. Ils sont engagés dans des productions de savoirs et de sens (ou compréhensions) diverses exécutées à l’aide de méthodes, d’outils, de théories en vigueur, ...qui éclairent et soulignent de différentes façons la problématique de la thèse. Il semble que l’acquisition et la constitution de données de recherche est dépendante et caractérisée par cet itinéraire originel, riche de possibilités ontologiques.

 

3. De l’esprit d’initiation à l’esprit d’autoformation.

       Raymond Lulle, dans son ouvrage intitulé « Livre du gentil et des trois sages »[25], met en présence un Juif, un Chrétien et un Musulman qui, après avoir tenté, chacun à son tour, de convertir un gentil à sa propre loi et ayant réussi par leur conviction à allumer en son coeur l’amour du Divin, décident de se séparer sans avoir voulu connaître la religion que ce dernier a choisi d’adopter. Ils concluent : « Si devant nous tu manifestais quelle est la loi que tu préfères, nous n’aurions pas un si bon sujet de discussion et un si bon moyen de rechercher la vérité. Parlant ainsi, les trois sages parvinrent au lieu de leur rencontre, à la sortie de la ville. Ils prirent congé les uns des autres agréablement et aimablement. Chacun demanda aux autres de lui pardonner ce qu’il aurait pu dire d’injurieux pour sa loi. Et chacun pardonna. ».   

       Il est possible de voir dans cette démarche ou perspective, que la connaissance que fonde le processus de recherche, d’autoformation (ou d’aide à l’autoformation), s’organise autour des médiations déclenchées par les manifestations d’une conscience initiatique, qui consiste à voir clairement les choses dans leur variété et leur différence (et non à les masquer par une vision falsifiée de l’indifférenciation), permettant ainsi de dépasser, sur ses aspects essentiels, les frontières et les particularismes, non pas dans leur négation mais bien au contraire, dans l’affirmation de la transcendance absolue qui les fonde.

L’esprit d’autoformation chez le doctorant s’inscrit dans une pratique de recherche qui initie à une démarche de questionnement, d’engagement, de recherche documentaire, de méthodes d’exploration des informations et des connaissances, et des médiations. Il est facilité par une multiplicité des formes d’accompagnement et d’échanges, une attitude de questionnement permanent partant de situations de recherche concrètes, comme le confirme ce témoignage de ce doctorant : « Occasionnellement, j’avance une ou deux idées que je teste auprès de diverses personnes : comprennent-elles? Est-ce que cela leur évoque quelque chose? Une idée ou une référence... ». Cette attitude se caractérise par une ouverture à ces diverses sources d’information susceptibles de stimuler la sensibilité, l’émotivité, les représentations et les perceptions[26]. Le contexte de recherche comme « système ouvert » crée un état propice au déclenchement d’une interrogation dialectique entre les propres perceptions et représentations du doctorant, celles fournies par la médiation d’un directeur de thèse (ou de personnes expertes) et de sources documentaires[27]. Les diverses réponses des doctorants au questionnaire ouvert, témoignent d’un esprit de questionnement, d’auto-organisation et d’une démarche de construction des savoirs et d’autoformation. Nous avons dégagé deux grandes catégories, où certains items apparaissent d’une façon significative et constante :

Tableau 1 : Méthodes et conditions de travail - Apprentissages de la recherche.

 

Catégorie n°1.                 Méthodes et conditions de travail

·        Visites sur le terrain, observation.

·        Participation à des séminaires de recherche et à des colloques.

·        Lectures personnelles et recherche théoriques, naviguant du général au particulier, identification et l’accès à l’information.

·        Appropriation des théories, archives, rencontres, bibliothèques, recherche documentaire, amélioration des capacités de lecture.. 

·        L’écriture comme méthodes d’appropriation des connaissances et d’organisation de la pensée.

·        La gestion du temps et la capitalisation des acquis à chaque étape de repérages sont souvent le point d’achoppement de la méthodologie de travail...

·        Familiarisation avec les méthodologies des travaux de recherche, et des NT (nouvelles technologies, logiciels,... ).

·        La prise de contact avec d’autres chercheurs ou d’autres doctorants.(type de contact peut être très enrichissant et ouvre souvent des pistes nouvelles).

 

 L’accès à l’esprit de la recherche pour les doctorants est souligné par la présence de « métacompétences » qui renvoient à une gestion des « savoirs » génériques, c’est-à-dire transférables à travers un large éventail de situations et de tâches liées au travail de thèse.

Ces témoignages montrent aussi que, par des confrontations, des rencontres, des cheminements et des expériences, le doctorant aboutit à « l’intelligence de la tâche »[28]. En se définissant comme « l’homme de la question », « l’homme des rencontres et des échanges », « l’homme des lectures et des bibliothèques », « l’homme de l’initiative », le doctorant inscrit ses « actions » dans une praxis qui se situe à l’opposé des pratiques routinières, par confrontation et avec une approche des problèmes réels à étudier, voire à résoudre. Il construit des savoirs déjà contenus dans l’action de la recherche elle-même, qui prédispose à un mouvement d’autoformation, d’engagement, d’autodocumentation et d’échanges, générateur de nouvelles compétences.

 

Tableau 2 : Echanges et réseaux - Multiplicité des formes d’accompagnement

 

Catégorie n°2.                           Echanges et réseaux 

·        Rencontre avec des experts pour glaner des idées, des pistes, des relations. Constitution d’un carnet d’adresses en ce sens. 

·        Rencontre et contacts fréquents avec le Directeur.

·        Rencontre et échanges avec d’autres doctorants.

·        Rencontrer des chercheurs extérieurs.

·        Etablir des échanges (réseau). 

·        Echanges avec les personnes faisant l’objet de la recherche.

·        Repérage des personnes et constitution des ressources (bibliothèques, équipes de recherche, banques de données, associations, périodiques...).

·        Discussion au sein d’un groupe, relations humaines libres, événements fortuits,

·        Travailler avec un professeur sur un article, un chapitre de thèse,..

 

 

Le mouvement de l’autoformation et de l’échange participe de l’activité de ces doctorants devenus des « acteurs multiformes » de leur formation et de leur histoire, en évoluant librement (dans un  système de recherche un peu clos). C’est un mouvement fondé sur une conception de l’adulte « acteur social de sa formation », « se formant et s’autoformant par et/à la recherche ». Le doctorant s’appuie, dans sa démarche de thèse, sur une réappropriation de soi, en termes notamment d’un ressaisissement de sa temporalité. Elle prend comme enjeu plus large, une meilleure connaissance et réalisation de soi, comme témoigne ce doctorant : « Je me suis dit, il y a un travail énorme à faire sur soi, pour tenter d’objectiver au maximum. C’est le premier point : construire l’objet de recherche. Cet objet de recherche, tu vas le construire progressivement. ».

 

On a pu constater que le doctorant regroupe tous les pouvoirs autour du processus d’autoformation, de rencontres et d’autodocumentation. Le parcours de la thèse semble, comme nous le dit ce doctorant : « Un moment où l’on réfléchit, c’est un moment où l’on sort de la cité, cela rejoint l’initiation. C’est la plus grande initiation que j’ai pu avoir dans ma vie.».

 

III- LA THÈSE ENTRE DIRECTION ET AUTO-DIRECTION : UNE AUTONOMISATION INSCRITE DANS UN TEMPS DE DECANTATION.

 

La thèse est un enjeu « ontologique », de quête de sens, et un défi pour le doctorant, le rapport au savoir qu’engendre la construction d’une thèse est un rapport à soi-même, médiatisé par le rapport à autrui[29]. Le directeur de recherche, les autres doctorants, la communauté scientifique...permettent une médiation indispensable pour baliser le chemin, aider à repérer les obstacles, les traiter et permettre au doctorant de se situer dans son rapport au savoir et à sa construction.

 

1.   Direction et auto-direction.

Il semble que le travail de thèse soit réalisé dans un ordre profondément différent dans l’organisation et la nature des relations entre le doctorant, le savoir et le directeur. Loin de s’inscrire en une opposition radicale avec le mouvement de l’autoformation, la direction de la thèse, dans ses variations, apparaît bien - aux yeux des doctorants - comme une dimension majeure (et un équilibre) dans ce mouvement. Mon directeur, disait ce doctorant (J.) : « m’a renvoyé ma propre parole, tout en l’orientant. Il m’a donné des pistes. Progressivement, il m’a laissé une grande liberté.».

       Les témoignages de doctorants indiquent que la « direction », (le directeur) aboutit à nouer des relations d’accompagnement, sur le mode de l’autonomie, comme le souligne ce doctorant (J.) :  la direction « est un travail d’accompagnement énorme, dans la mesure où mon directeur de thèse m’a permis de me trouver grâce à des reformulations, grâce à des aiguillages, grâce à des guidages au bon moment. Il y a un accompagnement fort, mais invisible. C’est un accompagnement où il faut que tu t’accompagnes toi-même. Il fait le chemin sans te mettre de glissière. Je vais prendre la métaphore de la randonnée, il a été ma boussole. Par moment, il n’y a plus de balises, plus de G.R (sentier de grande randonnée), tu sors ta boussole, ta carte et tu retrouves le chemin. Cela a été son rôle : éviter de m’embourber, de chuter sur un névé. Il m’a permis de rester vivant pendant mon trajet de thèse. ». Cette interaction autoformante et multiforme (direction / autodirection - autonomie / hétéronomie) produit un processus de complémentarité entre des points de vue qui dépendent les uns et des autres, et qui permettent au doctorant de s’élever à un niveau de compréhension supérieur, justement parce qu’elle permet, comme le souligne ce doctorant (P.) d’aller «  au fond de soi-même ».

Une telle intensité relationnelle est par essence ambivalente : si on constate, d’une part, une volonté d’apprentissage (de savoir) autodirectionnel, autodirigé, indépendant, autonome, auto-initié, intentionnel et contrôlé, qui a le mérite de replacer le doctorant au centre du processus de la thèse, on note, d’autre part, la présence d’une « direction » invisible, mais efficace, qui attribue, au directeur, le rôle d’accompagnateur, de guide et de facilitateur, comme le montre le témoignage de cette doctorante (L.) : « Mon directeur de recherche m’a laissé libre de faire, cela pour me donner le temps de mieux comprendre mes intérêts. Cela  a été utile et m’a donné aussi plus d’autonomie, il n’est intervenu que dans les moments de grand désordre pour me guider à retrouver des pistes. ».

Entre direction et autodirection, se crée une « énergie » formatrice, qui gère et régule le mouvement d’autoformation chez le doctorant, comme le dit cette doctorante : « Besoin d’être particulièrement guidée à certains moments dans la réalisation du travail, mais il s’agit d’une démarche personnelle. Capable de travailler sans un encadrement rigoureux et sans relance de mon directeur ». Il s’agit ici, comme le souligne H. Long[30], d’un « processus mental » intentionnel dirigé par le « doctorant », généralement accompagné et soutenu par des activités d’identification, de recherche d’information et de confrontation et de rencontre.

L’ensemble de ces considérations, qui s’efforce de réguler l’énergie qui lie la direction (comme la capacité du directeur d’aider à dire, à accomplir la pensée, d’accompagnement, ...) et l’autodirection (self-directed learning), comme la capacité du doctorant de contrôler, de décider et de conduire les objectifs et les moyens de l’apprentissage (G. Spear, D. Mocker)[31], suggère la présence d’une compétence particulière : la distance. Cette distance que le doctorant (dans son mouvement d’autoformation) et le directeur (dans son rôle de direction), crée par rapport aux objets de la recherche, aux ressources utilisées, au rapport au savoir et aux autres, constitue le garant d’un véritable examen critique, qui se caractérise par une fonction régulatrice importante, nécessaire pour la recherche scientifique  et pour les obstacles qui se posent au doctorant. La distance, qui prend la critique comme fonction régulatrice, semble susceptible de permettre « une sorte de généralisation polémique qui fait passer la raison du pourquoi au pourquoi pas[32], comme le dit d’ailleurs Nietzsche : tout ce qui est décisif ne naît que malgré[33]. Or, du caractère décisif, voire polémique de la thèse, et de la tension créatrice entre la direction et l’autodirection découlent les caractéristiques essentielles de la recherche et des études doctorales.

L’harmonie entre la direction et l’autodirection dépend non seulement des devoirs, mais aussi des pouvoir-savoir, des connaissances et des non-savoirs qui dramatise l’affrontement entre le sujet et l’objet. Cette dynamique cognitive, qui constitue une tension créatrice entre le pôle de direction et le pôle d’autodirection, est merveilleusement exprimée par Paul Valéry dans sa référence à la création et à l’imagination poétiques. Il faut, dit-il, « être deux pour inventer. L’un forme des combinaisons, l’autre choisit, reconnaît ce qu’il désir, et ce qui lui importe dans l’ensemble des produits du premier. Ce qu’on appelle le « génie » est bien moins l’acte de celui-ci - celui qui combine- que la promptitude du second à comprendre la valeur de ce qui vient de se produire et à saisir ce produit »[34]. Cette citation s’applique à une articulation « idéale » entre le travail du directeur et du doctorant, capable de donner au paradigme de l’autoformation (ou d’aide à l’autoformation) une force autocréatrice. Il s’agit d’une différence d’accent ou d’importance accordée à tel ou tel aspect de la situation ou de l’interaction. Les points de contact entre le doctorant, le directeur et les autres formes d’accompagnement et de rencontres, peuvent servir de fil conducteur pour comprendre l’évolution et la dynamique de la thèse et aident à mieux comprendre tel ou tel chemin particulier de transformation(s) du doctorant.

 

2. De l’auto-organisation/autonomie à l’objectivité/subjectivité.

Les critères de l’organisation du travail doctoral et de l’auto-organisation chez les doctorants ne tiennent pas à une définition positive, mais à un modèle heuristique de l’autonomie. Nos observations des pratiques autonomes, nous conduisent d’abord à une reconceptualisation de la nature « complexe » de l’interaction : « direction, autodirection, organisation et élaboration de connaissances »; il s’agit de saisir le schème d’organisation et d’auto-organisation nécessaire pour comprendre l’interaction et la « qualité » d’acquisition et de reproduction de l’autonomie. Une telle démarche signifie un travail sur les processus endogènes qui constituent l’itinéraire de la thèse comme activité autonome, autocréatrice et faisant référence à un processus d’auto-affirmation de soi, comme le souligne ce doctorant : «  Je suis plutôt un doctorant autonome et je demande assez peu à rencontrer mon directeur de recherche ; j’ai l’ambition de conduire avant tout ma recherche. », ou ce doctorant (J.F) qui ajoute : « Les thésards doivent avoir la capacité d’organisation et cela fait partie des capacités nécessaires du chercheur, du futur chercheur. »

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L’autonomie ne se réduit pas à une « définition » quelconque de l’indépendance du doctorant, mais elle émerge de situations et de configurations multiples, de rencontres, de confrontations et d’implications diverses. Ce processus permet l’émergence d’une identité du chercheur, comme le fait remarquer cette doctorante (M.E) lors d’un entretien : « C’est dans le cadre du travail du groupe que l’identité du chercheur peut s’élaborer, trouver des repères dans l’action de transmission, d’échanges et de dialogue. Je pense que le rôle du directeur de recherche est de favoriser l’inscription du doctorant dans les travaux de recherche de l’équipe, dans les diverses manifestations de communication, dans une production d’écrits. En effet, la nouvelle identité du chercheur, où ce nouveau savoir être a besoin d’un étayage, d’une lecture extérieure, de points de référence, qui confortent les processus d’autoformation dans lesquels s’engage le doctorant et qui font qu’il est à la fois autonome et relié à une équipe ».

Ces configurations multiples inscrivent l’autonomie au coeur de multiples interactions et «actions », et au coeur du problème de l’accomplissement des formes multiples d’accompagnement et d’échange, comme le souligne ce doctorant (J) : « Montrer qu’il n’y a pas qu’une voie, et que tout entretient des interactions et que tout est tellement multiple, que cela t’amène à poser des questions d’ordre métaphysique, d’ordre spirituel, une spiritualité toute agnostique ». L’analyse des processus autoréfèrentiels qui configurent le cadre de l’interaction montre que l’autonomie, comme produit de ces configurations, entraîne (et participe à) une redéfinition de la nature de l’interaction (et son rôle dans l’élaboration et l’organisation des données de la recherche), et une « co-définition » des sujets doctorants. De cette autonomie, émerge le sentiment d’un être distinct, se détachant d’un certain fond et doté de capacités d’interactions cognitives[35]. Cela ressort particulièrement dans ce témoignage de J.F. : « Il faut que le thésard ait cette nécessaire autonomie qui est la base même de son apprentissage. S’il n’est pas autonome, il ne pourra pas faire sa thèse, s’il n’a pas cette capacité à l’autonomie, il ne sera pas capable de faire sa thèse. Par contre, je pense que le thésard a aussi besoin d’un cadre, le labo peut être un cadre intéressant, mais un labo de recherche qui sait écouter le thésard, c’est-à-dire, qui a mis en place une structure d’aide de ces doctorants. ».

Se trouvant continuellement soumis à des perturbations externes (et internes), engendrant des transformations de comportements, le doctorant est constamment forcé de les compenser par un processus « autopoiétique » qui engendre et spécifie continuellement sa propre organisation, « la recherche, déclare ce doctorant (J), m’a montré que la vérité est relative. Qu’on peut avoir ses convictions, mais sans que l’autre soit forcément un traître, un méchant, un ennemi. ». Ces perturbations sont à même d’engendrer un comportement autonome inséparable de l’histoire de l’individu, et exprimant une cohérence. A partir d’un comportement continuellement auto-organisateur du travail de la thèse, le doctorant participe à la production de la diversité, et à l’accomplissement de ce processus incessant de régulation de la thèse, comme le précise cette doctorante (V.) : « Il s’agit d’un processus lent et long de socialisation dans le milieu de la recherche, qui s’associe à la prise de confiance en soi au fur et à mesure que sa recherche avance dans le mûrissement de la problématique. ».

 

L’entrecroisement des domaines de connaissances et d’informations, de rencontres et de direction(s), d’une identité en perpétuel mouvement (et de la forme d’unité et de diversité qu’offre l’expérience de la thèse) peut se comprendre comme une nouvelle illustration de la façon dont le paradigme d’« autoformation » peut conduire à la constitution d’un domaine d’autonomie large. L’expérience de la thèse montre « qu’il n’y a pas d’autre monde que celui formé à travers les expériences qui s’offrent à nous et qui font de nous ce que nous sommes. Nous sommes nous-mêmes enfermés dans un domaine cognitif dont nous ne pouvons nous échapper »[36], comme le précise (implicitement) ce doctorant (P.) : « Une recherche est avant tout recherche de moi-même et suppose un travail en autonomie. ».

Il ne s’agit pas d’opposer l’hétéronomie à l’autonomie dans le processus du rapport des doctorants au savoir et à la construction et organisation de connaissances, mais de montrer comment nos « actions sont inséparables, de telle sorte que nous devons abandonner toute recherche d’un point solide de référence, qu’il soit à l’intérieur ou à l’extérieur de nous-mêmes »[37], ce qui rejoint, à notre sens, une définition pragmatique de la recherche et du paradigme de l’autoformation.

Si le travail de thèse relève de l’autonomie, il relève également de l’objectivité et de la subjectivité. Dans le premier cas, le monde existe en soi et nous le voyons comme il est. Dans le second cas, nous ne le percevons qu’à travers notre subjectivité. En thèse, il paraît pertinent de se demander si le domaine de la participation et de l’interprétation, le domaine du sujet et de l’objet, ne sont pas inséparablement mêlés. Le travail de thèse et de recherche implique une nouvelle mise en situation des rapports entre objectif et subjectif.

Pour le doctorant, il n’y a pas d’autre monde que celui formé à travers les expériences de la thèse qui s’offrent à lui et qui font de lui ce qu’il est. Dans sa démarche et à travers ses témoignages, le doctorant semble enfermé dans un domaine cognitif dont il ne peut échapper, à savoir « l’idéal de l’objectivité » comme le note ce doctorant (J.) : « Il y a un cheminement personnel, donc cela t’amène déjà à l’objectivité scientifique. Il y a l’amnanèse du chercheur, la triangulation interne: réfléchir sur soi-même, qui on est?  », ou comme le souligne cette doctorante (A.) qui a fait de son propre parcours de thèse l’objet de son doctorat : « Pour moi, il s’agissait de rompre avec la trop grande subjectivité; en effet, j’avais, jusqu’à présent, construit les mémoires écrits pour l’obtention de la maîtrise et de DEA à partir de l’interrogation de mes différents vécus, et si je m’étais trouvée confrontée, à travers l’écriture de ces deux travaux, à la construction de méthodologies pouvant interroger mes implications, il me fallait maintenant poursuivre ce travail ébauché. Il me fallait maintenant, d’une part, interroger un peu plus scientifiquement mes implications, et il me fallait, d’autre part, me saisir objectivement d’un objet de recherche; double travail à effectuer pour me séparer de mes modes de pensée impliquée et pour pouvoir rentrer en recherche. »[38] .

Dans cette perspective, la subjectivité est suspecte et source de méfiance de la part des doctorants, parce qu’elle est l’inverse de l’objectivité (et de l’analyse scientifique), et qu’elle serait foncièrement irrationnelle. Dans cette vision péjorative, la subjectivité est identifiable à l’erreur, et s’oppose au comportement scientifique, efficace, rationnel, objectif et normal.      

Pour le doctorant, l’objectivité est un « idéal » recherché, lui permettant d’éliminer progressivement l’erreur par touches successives, même si, selon les critères scientifiques eux-mêmes, on sait que l’idéal de l’objectivité est une chimère. J.P. Sartre précise, à juste titre, que « la seule théorie de la connaissance qui puisse être aujourd’hui valable, est celle qui se fonde sur cette vérité de la micro-physique : l’expérience fait partie du système expérimental »[39]. Cette remarque méthodologique s’applique parfaitement à l’implication du doctorant dans la construction et l’élaboration de la thèse et dans « l’amélioration  du réel », montrant ainsi comment - dans une perspective d’une rationalité subjective de l’action - la subjectivité fait partie « intégrante » de l’objectivité. 

 

3.   Temporalité et décantation.

Le cheminement de la thèse, les étapes de la recherche ne sont, par définition, que des situations transitoires, faites pour être dépassées, aussitôt qu’elles ont été atteintes, dans une tension qui vise à éliminer à tout instant ce qui, à travers elles, pourrait détourner de l’essentiel.

En fait, les conclusions, sur ce plan, iraient plutôt dans le sens, sinon d’une suppression, du moins dans celui d’un souci de minimiser l’importance de tout ce que recouvre le terme d’« action », surtout lorsque l’action risque d’être considérée par celui qui l’accomplit comme une source de mérite. G. Le Bouedec souligne en ce sens que : « La logique de la recherche, en revanche, passe par l’acceptation intime, au moins provisoirement, d’une absence perceptible d’efficacité pour l’action et la nécessité de restreindre l’angle d’approche, de définir un objet, de recourir à des méthodes et à des éclairages théoriques qui ne sont pas spontanément présents dans le champ des préoccupations quotidiennes. »[40] . Il semble que la logique de la recherche implique un déplacement véritablement ascétique, toujours très exigeant : l’impuissance à le réussir va presque toujours de pair avec l’incapacité à construire un objet de recherche[41].

De même, le travail de thèse, la connaissance « doctorale », caractérisé par l’esprit initiatique, loin d’être symbolisé par la protection jalouse de secrets infaillibles et réservés aux seuls initiés, se présente, au contraire, comme une initiation à l’élaboration intérieure adressée à tous ceux qui se trouvent en état de recherche. Les doctorants sont conscients en réalité de l’aspect passager de la situation qui est la leur. Entre ceux qui ne « cherchent » pas parce qu’ils ont abandonné ou qu’ils n’ont plus le feu sacré de la recherche qui les anime, et ceux qui ne « cherchent » plus parce qu’ils ont déjà trouvé une réponse qui, d’ailleurs, n’est inaccessible à personne, puisque chaque être humain la porte, depuis toujours, dans son propre coeur.

Le terme « passager », dans sa double signification (éphémère/voyageur), nous amène à comparer le « chemin d’autoformation » spécifique au parcours de la thèse, à un chemin d’itinérance, c’est-à-dire à un « trajet d’une existence » humaine concrète, dans ses diverses péripéties, pour le meilleur et pour le pire. Cette itinérance est vécue d’instant en instant, avec pour seul désir, de comprendre la totalité de ce qui arrive, de commencement en commencement[42]. Le travail de la thèse s’inscrit dans cette volonté de comprendre; c’est pourquoi le « chemin d’itinérance » pris par le doctorant est tissé d’itinéraires multiples. Au fur et à mesure que le doctorant avance « dans le chemin de sa thèse », divers itinéraires surgissent (rupture/distanciation, initiation, direction/autodirection, autoformation, médiation...), alimentés ou non par le désir de l’homme confronté à la réalité. « Avancer, c’est faire apparaître, inéluctablement, des itinéraires contradictoires et un choix décisionnel par lequel s’éprouvent la liberté existentielle et l’angoisse de l’erreur possible. »[43]. Comme le note P. : « Il y a parfois l’angoisse : y-a-t-il quelque chose que d’autres ont trouvé, et dont on n’est pas au courant. Là, cela renvoie, peut-être, aux limites de ce que l’on peut connaître par rapport à la recherche bibliographique et d’autres travaux existants par ailleurs. ». Un autre doctorant (J.F.) souligne que le travail de thèse « est un facteur créateur d’angoisse. Lorsque l’on est face à cette situation, la nécessité de construire, on a effectivement l’habitude, surtout dans le cadre des études universitaires, d’avoir une structure déjà établie, et l’on construit à partir de la structure. Là, la structure c’est nous qui la mettons en place...  C’est créateur d’angoisse, nécessité de surmonter l’angoisse de la recherche et de la feuille blanche. ».

Les itinéraires[44] « de la thèse » et ses angoisses inscrivent le doctorant dans un ordre « du monde humain », tissé à la fois de facteurs individuels, interpersonnels, organisationnels et institutionnels. Ce n’est pas par un jeu de hasard que le doctorant arrive en thèse, même si ce jeu fait partie de l’Errance, et que l’homme bute sur l’inconnaissable au cours de son cheminement, comme le note ce doctorant : « Ce n’est pas par hasard si je suis arrivé en thèse. J’ai eu un cheminement qui pourrait trouver ses racines au niveau psychanalytique, même si cela va très loin. Plus un hasard de circonstances, tous les ingrédients sont arrivés. Le hasard de circonstances pour l’entrée dans le parcours. Une fois que tu es dans le parcours, je vais prendre la métaphore du coureur cycliste, il y a des tas de circonstances qui vont faire qu’il va devenir coureur, mais après, il y a une méthode très précise d’entraînement. » .

De cet arrière-plan, formé d’itinéraires, de « circonstances », se dégagent et se clarifient des formes (ou des pôles) d’autoformation « autoformante » et de méthodes de travail, qui s’inscrivent dans une logique de décantation d’une situation, de connaissances et de méthodes, comme le déclare ce doctorant : « ... Je verrais la méthodologie du doctorat comme une décantation, qui, à mon avis, s’est faite maintenant  que je suis à la fin, selon un fil rouge. Une décantation, j’ai appris à lire, j’ai été amené à faire un travail sur moi-même. Il y a eu de nouveau décantation. ». Il s’agit d’épurer, de clarifier, de purifier, de transvaser... de donner, en effet, le temps de réflexion pour comprendre plus clairement. Comme le note A. : « (Il s’agit) d’état multiforme... Le seul repère ou indication qui pourrait compléter cet état serait l’espace temps : début, milieu, fin, viennent indiquer une temporisation qui joue une fonction structurante pour les interlocuteurs en présence : une sorte de convention d’un temps qui reste incertain. ». Comme en chimie, pour décanter un liquide, tenant un solide en suspension, on l’abandonne à lui-même, plus ou moins longtemps, et quand un dépôt s’est amassé au fond du récipient, on recueille la partie claire, soit en inclinant doucement le vase, soit en se servant d’une pipette ou d’un siphon. De la même manière, le travail de thèse se réalise, obéissant à une temporalité et à une décantation, permettant au travail de devenir plus clair, meilleur et limpide[45], par l’élimination de certains éléments qui obscurcissent. M. Bloch s’interroge sur ces « phénomènes qui n’ont d’autre caractère commun que de ne pas avoir été nos contemporains, comment sans décryptage préalable, ferait-on la matière d’une connaissance relationnelle? »[46].

 

La décantation du travail de la thèse s’inscrit dans un temps moins linéaire, une sorte de temps en spirale où les choses peuvent évoluer tout en restant sans cesse à reprendre. Elle comporte des moments très différents, une temporalité qui n’est pas homogène, un temps incertain selon les témoignages des doctorants, ou comme le note (J.F.) : « un des aspects très durs de la thèse, on a un temps qui est compté ». L’analyse de contenu des entretiens et des questionnaires ouverts avec les doctorants, nous conduit à envisager l’articulation spatio-temporelle de l’élaboration de thèse selon le processus (ou modèle) « temporel »  suivant :

1.   L’entrée en thèse constitue un temps de rupture et de distanciation, permettant un recul nécessaire pour maîtriser son « cheminement », et entrer dans une nouvelle rationalité.

 

2- Phase d’immersion et de précompréhension qui plonge le sujet dans la thèse, dans un temps éprouvant, d’obstacles, représentatif d’un changement continuel, où paraissent se dérouler irréversiblement les existences dans leur changement, les événements dans leur succession. Les témoignages de doctorants soulignent que ce temps d’immersion plonge le sujet dans le silence et l’attente : attente d’une identification, remise en question, sentiment aigu de difficultés, de ramifications,...L’acquis se manifeste comme encombrant, sentiment de ne rien avoir appris, manque (associé à une demande) de méthodologie (de travail, de recherche,...) et sentiment de « manque » de maîtrise.

      

C’est un temps où l’on commence à penser. Dans ce sens, on a demandé un jour à M. Lévinas : comment commence-t-on à penser ? par des questions qu’on se pose à soi-même et de soi-même, à la suite d’événements originels ? ou par des pensées et les oeuvres avec lesquelles on entre d’abord en contact ? M. Lévinas, répond, que « cela commence probablement par des traumatismes ou des tâtonnements auxquels on ne sait même pas donner une forme verbale »[47]. Cette réponse caractérise parfaitement l’esprit d’immersion et la « phase » de pré-compréhension de la thèse.  

Après l’expérience du silence, des tâtonnements et l’attente, survient le temps de l’aphasie et/de la connaissance (le doctorant ressent ici des troubles « d’expression » et de connaissance, suivis d’un jaillissement de connaissance), de la découverte/exploration et de la mise à nu. Ces trois unités contiennent en eux les éléments temporels de la précompréhension de l’objet. Une telle « précompréhension » revendique donc l’acceptation préalable d’une obéissance, d’une appartenance[48] à une communauté des chercheurs.

 

3- Phase de compréhension et de déhiscence qui immerge le sujet dans un temps à cinq dimensions :

·Un temps d’ivresse de la connaissance : Comme dans l’ivresse des profondeurs, le doctorant se trouve dans un état de ravissement, d’exaltation et d’enthousiasme crée par le choc du « désir de connaître » et d’établir un rapport symbiotique au savoir après une période de silence et d’attente.

·Un temps de dégrisement et de désillusion : C’est un temps de lucidité, de sobriété et de critique (avec un regard pénétrant), où le doctorant fait « le deuil d’une connaissance symbiotique absolue »[49] .

·Un temps du désir et d’approche :  C’est un temps « symbolique » pour recevoir les « dons » de « connaissances » en s’approchant de l’objet de la recherche.

·Un temps de jonction (et de rencontres) : C’est un temps d’assemblage, de mises en contact, d’interface et de rencontres permettant la manipulation d’unités engendrées par un acte de distinction.

·Un temps de joie de la connaissance : C’est un temps de connaissance stable qui doit sa stabilité  à un désaccord rythmique et à un désordre temporel, spécifique à une connaissance marquée par la rigueur scientifique et la sensibilité « poétique ». Si le doctorant dans la phase zéro de la connaissance est « ivre » et exubérant, le voilà dans la phase de « la joie » atteint du châtiment de l’exubérance.

 

4- Phase de rencontres laissant des traces intelligibles, du côté du sujet et de l’objet de la recherche, sous des replis transparents de savoirs.  

·      Un temps d’évocation : C’est un temps d’appel et de rappel des choses oubliées. Ce temps permet de rendre présent à l’esprit des images, des idées, des rencontres, des expériences et des vocations...

·      Un temps d’attraction et de conformation : La force des rencontres et des circonstances transforme l’effroi du mystère de la thèse en une attraction de recherche sublime, capable de donner une configuration et une organisation nouvelle à la thèse.

·      Un temps d’apparition : Au début, les doctorats s’égarent de l’objet et, en cherchant, ils ne perçoivent que des « allusions ». C’est par les rencontres, la conjecture et l’imagination que le doctorant se dirige vers la connaissance, et que la connaissance se manifeste. Les séquences de recherches et de mesures de la thèse s’inscrivent dans un trajet socio-historique de l’apparition , car tout phénomène ne prend « chair » dans le monde que selon des itinéraires socio-historiques précis, chacun défini par une séquence particulier de décisions par des communautés locales[50]. 

·      Un temps d’investiture et de mise en possession : La connaissance se manifeste et se formalise par une mise en possession, la communauté scientifique désigne alors officiellement le candidat, dans un rituel initiatique de délibération et d’énonciation du verdict.

 

5-  Phase de confrontation : C’est un temps qui oblige non seulement un doctorant à exposer ce qu’il sait, mais l’expose aussi aux frontières de ce qu’il sait et ne sait pas, (temps d’accouchement et de production : d’autonomie, de nouvelle identité de génitrice, c’est aussi un temps maïeutique..).

 

6-  Phase de décantation : C’est un temps plus ou moins long, qui s’inscrit dans une dialectique de la durée, permettant au savoir (ou à la connaissance) comme produit construit par le doctorant, de devenir  plus clair, meilleur et limpide par l’élimination de certains éléments qui l’obscurcissent. Le processus de décantation de la thèse fait émerger une compétence spécifique, à savoir : le recul, qui dote le doctorant d’une clairvoyance plus grande. Le progrès du doctorant s’affirme dans la mesure où cette thèse, née de lui, de chapitre en chapitre, se décante (se purifie de l’accidentel), se clarifie, et s’en dégagent les éléments essentiels. A ce propos, les paroles de ce doctorant sont caractéristiques de ce « processus » : « ... Progressivement,  le projet de la thèse va se décanter, va rétrécir le cadre, tout en l’ouvrant d’un certaine façon. C’est paradoxal. ». Bachelard entend, un jour, un étudiant parler de son « univers pasteurisé », il écrit : « Ce fut une illumination pour moi. C’était donc cela : un homme ne saurait être heureux dans un monde stérilisé, il me fallait, au plus tôt faire pulluler et grouiller les microbes pour y ramener la vie. Je courus aux poètes et me mis à l’école de l’imagination. »[51] . L’anecdote est certes convaincante, mais un examen scrupuleux nous fournit une indication sur l’origine des « microbes », le produit de décantation, le précipité de l’esprit scientifique lui-même.


Le schéma suivant présente le parcours de recherche et d’autoformation :

 

L’entrée en thèse

 
 

 

 

 

 

 



 


Conclusion

A la suite de cet examen des itinéraires du doctorant, de cette approche transversale qui essaie de comprendre « le vécu et le chemin de construction/production », des personnes en thèse, en consignant dans un « carnet de bord », les conditions et méthodes du travail, les événements, les sentiments, les sensations, les pensées, les réflexions construites des doctorants, nous avons tenté de dégager les grands principes d’action et les parcours caractéristiques de l’expérience de la thèse et de la situation de recherche. Ce ne sont peut-être pas les seules phases de la thèse, mais elles présentent des pistes intéressantes, voire un guide méthodologique et de réflexion dans le suivi et l’accompagnement des doctorants.

 

La recherche conduite auprès des doctorants a permis de constater qu’ils utilisent souvent des méthodes d’autoformation qui s’inscrivent dans des formes multiples d’échanges et d’accompagnement, qui s’organisent et se redéfinissent à mesure qu’évolue et se décante le travail de la thèse. Plusieurs doctorants en cours d’entrevue rendent compte des stratégies de recherche et des attitudes d’autoformation qu’ils déploient pour construire des savoirs en rapport avec leur objet et le sujet de la recherche. Ils définissent le travail de la thèse comme :

« Un parcours initiatique; un processus de décantation; un travail autonome et solitaire; un lieu de rencontre et de contacts; une référence; quelque chose en « nous »; une démarche irrégulière; un travail partagé avec le directeur de thèse; un travail d’investigation.... »

 

Dans sa relation au monde et à la recherche, le doctorant est comme « dans » un miroir, qui ne lui dit ni ce qu’est le monde, ni ce qu’il n’est pas. Il révèle seulement qu’il est possible d’avoir une manière d’être et une façon d’agir. Et qu’ainsi l’expérience de la thèse attire notre attention sur les limites fondamentales de notre compréhension du monde et de nous-mêmes.[52]

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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25.  Varela, F.J. Autonomie et connaissance. Essai sur le Vivant. Paris, Le Seuil, 1989

26.  Wismann, H. Herméneutique générale, Herméneutique universelle : la place des formes symboliques de Cassirer. In, Herméneutique : textes, sciences. Paris, PUF, 1997. p. 75-94.

 



[1] Le Bouedec, G. et  La Garanderie, A. de. Ibid, p.12.

[2] Chercheurs, doctorants, amis, familles, rencontres diverses, société,...

[3] « Le modèle » de cheminement décrit s’appuie sur un travail de terrain de trois ans. Il ne s’agit nullement d’une réflexion théorique, détachée de la réalité.

[4] Cet article constitue le premier volet d’une recherche dont l’autre versant sera consacré aux différents types de direction de thèse (par le directeur de thèse).

[5] Stengers, I . Sciences et complexité. p.233-234.

[6] Cet échantillon, qui pourrait paraître limité statistiquement parlant, est néanmoins significatif et « homothétique », en regard du nombre d’étudiants inscrits, ayant soutenu une thèse en sciences de l’éducation, au cours de l’année de l’enquête. Le choix d’une méthodologie qualitative constituée d’un croisement d’observation participante, d’entretiens approfondis et d’un questionnaire semi-ouvert, nous a permis de cerner quelques axes pertinents de l’expérience de la thèse et du vécu des doctorants, sans pour autant avoir une intentionnalité de généralisation. Cependant, nous pouvons signaler qu’une démarche de vérification des résultats a été entreprise auprès de doctorants d’autres disciplines (physique, sociologie, psychologie, littérature), de certains chercheurs universitaires. Ceux-ci se sont majoritairement reconnus dans le « modèle » proposé.

[7] Langlois, A. Les Enseignants-formateurs de leurs pairs pour-quoi? Pourquoi? des investissements aux implications. Caen, Université de Caen, 1996. (4t.).  thèse pour l’obtention de doctorat nouveau régime.

[8] Heelan, P .A. L’Herméneutique de la science expérientale : la mécanique quantique et les sciences sociales. In, Herméneutique : textes, sciences. Paris, PUF, 1997. p.284.

[9] Article Initiation. Grand dictionnaire Larousse. Paris, Larousse, 1995. p. 5595.

[10] Heelan, P .A. op.cit, p.283.

[11]Durkheim, E. L'Education morale. Paris, PUF, 1954.

[12] CURSEP = Centre Universitaire de Recherche en Sciences de l’Education de Picardie.

[13] Equipe de recherche sur la formation.

[14] Barbier, R. L'Improvisation éducative. Pratiques de formation, 1981, n°2, p. 55-75.

[15] Wismann, H. Herméneutique générale, Herméneutique universelle : la place des formes symboliques de Cassirer. In Herméneutique : textes, sciences. Paris, PUF, 1997. p.83.

[16] Ces phases sont développées à la fin de l’article (voir p.21 et sv.)

[17] Le Bouedec, G. et La Garanderie, A. de ( dir.). op. cit, p. 22.

[18] Morin, E. Introduction à la pensée complexe. Paris, ESF, 1990. p.16.

[19] Wismann, H. op.cit, p.91.

[20] Encyclopedia universalis.Paris, Encyclopedia universalis,1996. p. 351

[21] Van Gennep, A. Les Rites de passage. Paris, Editions Picard, 1994. p. 27.

[22] Van Gennep, A. Ibid, p.29.

[23] Van Gennep, A. op. cit, p. 27.

[24] Durkheim, E. L’Education morale. Paris, PUF, 1954.

[25] Lulle, R. Livre du gentil et des trois sages. traduction, introduction et notes par Louis Sala-Molens. Paris, Aubier Montaigne, 1967. p.127-128.

[26] Portelli, P. Editorial. Médiations éducatives et aides a l’autoformation. Les Sciences de l’éducation pour l’ère nouvelle, 1996, vol. 29, n°1-2, p.14.

[27] Portelli, P. Ibid, p.14.

[28] Demontolin, M. L’Intelligence de la tâche. Berne, P. Lang, 1984.

[29] Le Bouedec, G. et La Garanderie, A. de  ( dir.). op. cit, p.14.

[30] Long, H (et al). Self-directed learning : from theory to practice. Oklahoma, University of Oklahoma, 1989.

[31] Carré, P. L’Apprentissage autodirigé dans la recherche nord-américaine. Revue française de pédagogie, janvier-février-mars, 1993, n°102, p.18.

[32] Bachelard, G. Le Nouvel esprit scientifique. Paris, PUF, 1934. p. 6-7.

[33] Bachelard, G. Ibid, p.6-7.

[34] Valéry, P. De la simulation. Paris, NRF, 1927. p.620. In Varela, F.J. Autonomie et connaissance. Essai sur le Vivant. Paris, Le Seuil, 1989. p.189.

[35] Varela, F.J . Autonomie et connaissance. Essai sur le Vivant. Paris, Le Seuil, 1989. p.12.

[36] Varela, F.J. op. cit, p.29.

[37] Varela, F.J. Ibid, p.224.

[38] Langlois, A. Les Enseignants-formateurs de leurs pairs pour-quoi? Pourquoi? des investissements aux implications. Caen, Université de Caen, 1996. Vol. 1. p.10. thèse pour l’obtention de doctorat nouveau régime.

[39] Sartre, J.P. Questions de méthode. Collection Idées, Paris, Gallimard, 1960, p.40.

[40] Le Bouedec, G. et La Garanderie, A. de (dir.). op. cit, p.22.

[41] Le Bouedec, G. et La Garanderie, A. de (dir.). op. cit, p.22.

[42] Barbier, R. Du Journal d’itinérance. Pratiques de formation, avril 1985, n°9, p.157.

[43] Barbier, R. Ibid, p.157.

[44] La lecture multiréférentielle des itinéraires paraît être inéluctable (Voir J. Ardoino, E. Morin).

[45] De la même façon, par le repos et la décantation, (de l’eau ordinaire traitée chimiquement) on retient les matières précipités et on a de l’eau purifiée.

[46] Bloch, M. Apologie pour l’histoire, p.3. In Trésor de la langue française, Paris, CNRS, 1986. p.798.

[47] Lévinas, M. Ethique et infini. Paris, Fayard, 1982, p.15.

[48] Wismann, H. op.cit. p.84.

[49] Pineau, G. L’Aide à l’autoformation dans les études et les directions d’étude : une maïeutique temporelle à apprendre. Communication à l’Université d’Automne sur les Etudes dirigées. Rennes, 28-29-30 octobre 1996.  

[50] Heelan, P.A. op.cit. p.281.

[51] CF. Guillermit, L. Les Annales de l’université de Paris, 1963, I.

[52] Varela, F.J. Autonomie et connaissance. Essai sur le Vivant. Paris,  Le Seuil, 1989, p.31.